Internet et les outils numériques de communication vont-ils changer la donne politique ?

Ancien directeur de programme au Collège international de philosophie et actuellement inspecteur général de philosophie, Paul Mathias est l’un des premiers spécialistes de sa discipline à avoir engagé des recherches sur le phénomène internet.

Les Idées en mouvement : Des évolutions historiques profondes, en Tunisie, en Égypte, se sont déroulées en quelques jours, là où la révolution française progressait au rythme des mois et des années. Doit-on pour autant craindre une évolution vers l’immédiat, sans recul, vers la spontanéité des mouvements de masse, progressistes ou populistes, à l’instar de ce que l’on peut observer de façon générale dans les rapports sociaux, désormais plus sensibles à l’instant qu’à la durée du mûrissement ?

Paul Mathias : La question de l’immédiateté est celle de l’affectivité. Répondre spontanément à une requête, c’est fondamentalement y répondre sur les modes de l’impression et du sentiment et par conséquent, à l’évidence, de manière irréfléchie. Pour autant, rien n’indique qu’il faille résumer toute forme d’activité sociale et politique se déployant sur les réseaux comme une activité irréfléchie et spontanée. La temporalité de l’activisme réticulaire n’est certainement pas celle de la gazette, autrefois, du journal télévisé, plus récemment. Mais la rapidité n’exclut pas l’intelligence. Les foules se meuvent et agissent, elles se reconfigurent au gré des discours qui se disséminent parmi elles et qu’elles répliquent, qu’elles exploitent, et auxquels elles font écho. Quoique lentes, les foules du XIX° siècle ne détenaient pas le privilège de l’intelligence. Leur extrême mobilité et leur volatilité caractérisent assurément les foules contemporaines. Elles sont les forces vives de la politique contemporaine et leur parole est au moins autant réticulaire que journalistique ou pamphlétaire. L’affectivité les traverse, mais autant que leurs ancêtres hugoliennes – et autant que l’intelligence ou le courage partagés. En d’autres termes, l’accélération dont nous sommes les contemporains ne doit pas être interprétée en mauvaise part, mais tout simplement comme une propriété des modes contemporains de l’action sociale et politique.

Ces évènements battent en partie en brèche la conception politique de la démocratie représentative avec les relais “responsables” que sont les partis, les syndicats, le tissu associatif. Bien qu’on ait constaté, tant en Tunisie qu’en Égypte, l’extraordinaire maturité politique des mouvements en cours, doit-on y voir les prémices d’une “démocratie directe” ? Peut-on craindre des risques de dérives incarnés par le “référendum d’initiative populaire” en vigueur dans des pays voisins du nôtre ?

Parler de « dérives » dans les pratiques de contestation supposerait à la fois qu’il y ait un modèle relativement immuable de la vie politique démocratique, et que ces « dérives » aient elles-mêmes une consistance et une permanence, et ne soient donc pas de simples états passagers au sein d’un rapport de forces politique. Je ne crois pas que cela puisse être le cas et la crainte de « dérives » n’est donc pas à mon sens le point le plus important. Est-il alors de savoir s’il peut se substituer une démocratie « directe » instable à une démocratie « représentative » ancrée dans nos usages ? Pas plus, à vrai dire. La spontanéité des mouvements de masse et l’apparente volatilité de leurs discours sous-jacents ne peuvent pas faire oublier que le nombre et la masse ne forment pas en eux-mêmes et véritablement la substance des mouvements politiques ni leur durable légitimité. Eu égard aux réseaux, la démocratie directe est du reste un leurre. Certes, les discours et les récriminations pouvant circuler à travers l’internet, la possible implication de chacun dans de multiples actions de contestation ou tout simplement de concertation, de nombreuses formes d’activisme réticulaire donnent à penser que nous arrivons au seuil d’une « démocratie directe ». Mais les rouages de l’action publique, économique ou sociale, c’est-à-dire le travail proprement dit du politique, requièrent une temporalité et des compétences incompatibles avec la foule en tant que telle. Autrement dit, il n’est pas possible – dans la vie matérielle comme dans la vie en réseau – de faire l’économie des intermédiaires savants ou des experts susceptibles de décrypter l’état des choses et de mettre en œuvre les mécanismes nécessaires à la continuité du mouvement des choses. Il ne faut donc pas réfléchir, à mon sens, en termes de substitution du « direct » à la « représentation ». Il faut préférer le schème de la subversion qui, elle, constitue bien une donnée nouvelle dans l’exercice des pouvoirs. La possibilité désormais ouverte à beaucoup de « donner un avis », quoi qu’on entende par là, est pour le « représentant » un paramètre désormais irréductible de son propre métier. Les réseaux assurent une présence permanente du représenté dans l’horizon du représentant et, on peut l’espérer, garantissent un infléchissement de son action dans le sens d’une volonté « populaire » – qui, en vérité, reste à identifier et à définir.

On a vu en France, lors du référendum sur l’Europe, le rôle qu’ont joué les blogs et le débat sur internet pour faire évoluer une “opinion” que tous les sondages décrivaient a priori comme favorable au traité. Mais chacun sait qu’internet peut être aussi le lieu de l’affirmation sans source, de la condamnation sans jugement, de tout et du contraire de tout. Quelles garanties se donner, en particulier dans la formation citoyenne dispensée à l’école, pour que ces outils soient au service du débat démocratique argumenté, et non du n’importe quoi ?

La question du « n’importe quoi » concerne effectivement l’internet et son développement. C’est la question des savoirs, de leur diffusion et de leur validation. Rien, effectivement, ne nous assure que ce que les réseaux nous donnent à lire ou à voir soit pertinent. Du coup, nous sommes placés face à nos propres « responsabilités cognitives », si je puis dire, et amenés à déployer des stratégies de défense : en préférant des sites institutionnels ou connus à des sites douteux, en croisant ses sources, en éclairant ses lectures en ligne de lectures hors ligne, etc. L’essentiel est au fond, ici, dans la maturité de l’approche et la multiplicité des principes pratiques mis en œuvre par un agent qui est à la fois lecteur, interprète, scripteur et organisateur de ses savoirs.

On l’a vu en Iran, on l’a pressenti en Égypte et en Tunisie, ces modes d’échange peuvent aussi être un outil pour le pouvoir en place : repérer les internautes, utiliser le réseau pour diffuser des informations visant à “intoxiquer” les militants. Là encore, dans la formation citoyenne dispensée par l’école, comment peut-on préparer les citoyens à ce type de situations ? Si besoin est, des associations amies, ou même des services secrets bien intentionnés (comme cela est souhaité par certains) peuvent-ils aider les militants à déjouer les pièges qui peuvent se refermer sur eux ?

Les réseaux sont neutres en eux-mêmes, et ceux qui y ont un accès privilégié peuvent effectivement en infléchir les effets. De même, dès lors, que des foules mobiles peuvent tirer parti des offres de dissémination du réseau (Gênes, 2001), de même des pouvoirs en place (Égypte, 2011) – ou des associations ? – peuvent accaparer les machines et les tuyaux et produire des effets plus ou moins maîtrisables sur le plan social ou politique. La question serait donc : est-il légitime de s’approprier les tuyaux et d’infléchir un mouvement ou une opinion ? Cette question est beaucoup plus vaste que la sphère technologique nous préoccupant ici ; et elle concerne la légitimité des pratiques politiques en général. Elle pourrait se résumer ainsi : quels sont les instruments appropriés de la vie politique et de son juste déploiement ? Question de philosophie politique dépassant largement notre propos.

On a vu dans plusieurs situations les fournisseurs d’accès céder aux exigences des gouvernements en place et interrompre les liaisons. On a vu aussi, en Tunisie, des militants, fortement formés à l’informatique, trouver certaines solutions de contournement. Est-il dans la “nature” des fournisseurs d’accès, vu leur caractère commercial, de céder à ce type de pressions ?

Je ne pense pas qu’il y ait une « nature » des fournisseurs d’accès, pas plus qu’il n’y a une « nature » des journalistes ou des journaux, ou bien encore de la radio ou de la télévision. Les FAI sont des entreprises commerciales soumises à des pressions plus ou moins fortes émanant soit des marchés, soit des pouvoirs ; certains sont vaguement militants, d’autres franchement commerciaux. Parmi les militants, nombreux le sont sans doute par opportunisme plutôt que par conviction (Free ?). Mais en tout état de cause, leur soumission à des contraintes venues du politique tient principalement aux rapports de force qui prévalent, auxquels ils peuvent parfois échapper (Belgrade, 1992), et souvent non.

Peut-on analyser ces événements selon les catégories classiques de la théorie politique, ou obligent-ils à repenser ces catégories (gouvernant/gouverné, élite éclairée/peuple, tyrannie/démocratie, …) ?

Il ne me semble pas que ce soit des catégories générales de gouvernant et de gouverné qui soient ici fondamentalement en question : les gouvernants restent des gouvernants et les gouvernés restent des gouvernés. Ce qui change, en revanche, c’est le rapport de forces et l’équilibre qui peuvent exister entre ces deux classes. Les réseaux provoquent une perméabilité des secteurs d’exercice du pouvoir civil et politique dans la mesure où ces derniers ne peuvent plus totalement s’isoler de l’ensemble de la société civile. Soit que des fonctionnaires décident de diffuser et de disséminer des informations, comme ce fut le cas avec Wikileaks, soit que des particuliers s’organisent par le moyen des réseaux et parviennent à transmettre leurs doléances aux diverses sphères, proches ou éloignées d’eux, du pouvoir, il est évident que l’équilibre des forces ne peut pas être le même selon que les réseaux sont disponibles ou qu’ils ne le sont pas. Mais ce ne sont pas seulement les sphères du pouvoir que l’Internet rend perméables. L’usage des réseaux fait certainement apparaître de nouvelles différences entre une certaine « élite éclairée » et ce qu’on appelle « le peuple ». La frontière entre ces deux classes sociales ne passe plus par une culture académique mais, de plus en plus, par la maîtrise accrue des technologies de l’information et de la communication. Les nouvelles élites ne sont plus grammaticales, elles sont algorithmiques. Savoir manipuler les systèmes opératoires, les logiciels, réussir à travailler sur plusieurs plans à la fois dans l’espace informatique, ce sont là les caractéristiques principales des élites numériques. Ces compétences sont évidemment cruciales lorsqu’il est question de faire un usage tactique et politique des réseaux. Par effet de retour, on peut anticiper un déplacement du centre de gravité, sinon du pouvoir, du moins des expertises auxquelles il s’adosse et par conséquent des conditions de son exercice, voire de sa légitimité. En exagérant le trait, on pourrait concevoir une nouvelle figure de la « tyrannie » qui serait tout entière organisée autour de la maîtrise de l’outil informatique, c’est-à-dire non pas tellement des machines que des algorithmes et des programmes qui permettent de les faire fonctionner.

La solidarité, la justice et la liberté sont-elles inhérentes à la communication numérique ?

Les réseaux ne sont pas en tant que tels porteurs de valeurs, ils sont porteurs de messages. Ces messages peuvent avoir la signification de valeurs et, en ce sens, il est possible de dire que la solidarité, la justice ou la liberté circulent à travers les canaux informationnels. L’essentiel, ici, se trouve du côté du discours. Justice et solidarité, la liberté même, ce sont là des valeurs que la dissémination des messages peut aider à diffuser et par conséquent à faire exister. Certes, les réseaux peuvent aussi bien être un véhicule pour les discours de haine. Du coup, la haine et la civilité coexistent sur les réseaux en autant de rapports de force plus ou moins assumés qu’il existe d’échanges entre participants à des discussions de toutes sortes. Ce qui est sûr, au fond, c’est que là encore, c’est la maîtrise des outils logiciels qui garantit le mieux l’expansion et la dissémination des discours et donc des valeurs qu’ils sont susceptibles de porter.

Comment faut-il éduquer le nouveau citoyen qui dispose de tels outils pour faire valoir son point de vue ?

De la même façon que l’apprentissage de la lecture et de l’écriture a été à la base du développement de la démocratie moderne, de la même façon l’apprentissage des techniques de lecture et d’écriture informatiques sera à la base du développement d’une démocratie saturée de communications numériques. La citoyenneté numérique, cela passe par une nouvelle forme de littératie axée sur les techniques d’écriture qui sont propres au monde informatique. Il faut entendre par là que, au-delà de la simple maîtrise des outils, il y a place pour de nouvelles rhétoriques, pour de nouvelles manières de convaincre et de persuader, pour de nouvelles modalités de fabrication du sens et donc de l’être-ensemble. Il est encore difficile d’anticiper sur la diversité des figures de rhétorique que permet l’outil informatique. Mais, de la même manière que le citoyen que nous connaissons est formé à l’aune de certains savoirs, de la même manière, le citoyen émergeant des démocraties futures ne prendra son destin en main qu’à la lumière des savoirs appropriés à et issus des technologies de l’information et de la communication.

Entretien réalisé par Robert Jammes, Jean-Michel Bérard et Françoise Blime

http://diktyologie.homo-numericus.net
idées en mouvement

Photo : Révolution égyptienne (Jonathan Rashad/Flickr/CC).