« Il faut sortir de la diabolisation des outils, qui ne sont en fait que des supports »

Blogs, web radio, podcast, réseaux sociaux… les pratiques médiatiques des jeunes à l’ère numérique sont en perpétuelle évolution et modifient fortement leur rapport à l’espace, au temps, au monde qui les entoure plus généralement. Si la vigilance s’impose, il est nécessaire de sortir de la diabolisation des outils et de s’attacher davantage aux contenus qu’aux supports.

Sylvie Octobre (1), chargée d’études au département des études, de la prospective et des statistiques (DEPS) au ministère de la Culture et de la Communication (MCC), nous rappelle quelques fondamentaux, dont le rôle de premier plan que doit jouer l’environnement éducatif pour les jeunes.

Les Idées en mouvement : Selon vous qu’est ce qui a évolué dans les pratiques médiatiques des jeunes depuis l’explosion du numérique ?
Sylvie Octobre : Ce qui est certain c’est que nous assistons à un effet de basculement du temps consacré aux « anciens médias » (télévision, radio, presse écrite) vers les nouvelles technologies (ordinateur, téléphone portable). Ce basculement se fait aussi bien dans l’affectation du temps que dans les usages.
Les pratiques numériques ont mis en évidence plusieurs lignes d’évolution. Celle qui vient en priorité est la mutation du rapport à l’espace. Virtuellement, nous pouvons être, à tout moment, positionnés à un endroit du globe. Dans la réalité, les contacts Internet sont finalement géographiquement concentrés.
Vient ensuite une deuxième ligne de mutation : la mutation des rapports au temps. Internet et les outils nomades permettent de s’émanciper des contraintes d’organisation du temps collectif (programmation audiovisuelle, radiophonique, des institutions culturelles…). Le rapport au temps est désormais largement individualisé, ce qui corrélativement transforme la notion de public ou de « collectif ». Le collectif existe toujours, bien sûr, mais il n’est plus fondé sur le fait d’être au même moment, dans le même lieu en train de faire la même chose, mais de faire à des moments différents, dans des lieux différents, une chose semblable.
La troisième ligne d’évolution est celle du rapport aux objets culturels et à la définition de ce qu’est un contenu culturel. Quand sur le support numérique il est possible de produire, de diffuser en s’émancipant complètement des anciennes instances de labellisation et de légitimation que peuvent être l’École, les institutions culturelles, les majors de disque…, alors le périmètre de définition d’un objet culturel devient poreux. Cela correspond également à un basculement d’une logique du savoir – indexé sur le diplôme et pérenne – à une logique de compétence – qui a la durée du projet. Tout cela remet forcément en cause tous les statuts des médiateurs traditionnels que sont les enseignants, les médiateurs culturels, les journalistes…

Comment les jeunes utilisent-ils ces médias au quotidien ?
Ils privilégient d’abord les espaces de communication (messagerie instantanée…), consomment fortement les produits culturels en téléchargement, en streaming… et sont d’importants producteurs de contenus, par les blogs, les productions musicales, esthétiques ou littéraires. Ces pratiques modifient fortement le rapport au monde. La lecture, par exemple, a été l’étalon de mesure de l’accès à la culture, la porte d’entrée à la citoyenneté. Les caractéristiques intrinsèques de cette pratique – recueillie, solitaire et linéaire – sont opposées à celles de la plupart des pratiques numériques qui, elles, sont collectives, non linéaires et cumulatives.

Comment voyez-vous l’évolution de ces pratiques ? Nous dirigeons-nous vers une autre société du tout numérique ?
Sur le plan de l’économie culturelle, il est évident qu’une transformation radicale est en cours. Sur le plan social, sommes-nous devant une mutation de même ampleur que l’invention de l’imprimerie et l’accès de tous au livre et aux positions de pouvoir (au sens politique) qui y étaient liées ? Nous sommes certainement dans un changement des pratiques et des rapports entre les personnes dans un contexte où les révolutions technologiques se succèdent à un rythme qui ne fait que s’accélérer.

Estimez-vous que les fractures intergénérationnelles vont alors s’accentuer ?
Ce qui me semble intéressant c’est surtout de regarder la manière dont les générations se positionnent les unes par rapport aux autres sur le domaine culturel. Dans les années 60, la culture était un objet de revendication d’identification pour les jeunes. De nos jours, il y a une importante porosité culturelle entre les générations. Sur ce plan, je pense que les fractures intergénérationnelles se sont plutôt résorbées.

Existe-t-il des dérives à éviter ? Quel rôle peut jouer l’éducation ?
Il est nécessaire de sortir de la diabolisation des outils et intégrer que ce ne sont jamais que des supports. Un jeu vidéo ne rend pas fou en temps que tel ! Il peut jouer parfois le rôle d’un objet support, chez des enfants présentant des troubles de la socialisation et/ou des troubles psychologiques au même titre que d’autres objets supports d’addictions (alcool, drogue, comportements à risque). Ces comportements, qui sont largement commentés par les spécialistes des addictions, sont néanmoins marginaux.
Les jeunes d’aujourd’hui vont plutôt bien, ils entretiennent de bons rapports avec leurs parents, des valeurs « classiques » (dans une récente enquête réalisée par le MCC et portant sur les 11-17 ans, il apparaît que ce qu’ils désirent le plus, c’est occuper un métier intéressant, être heureux en amour, avoir des enfants et des amis !)… Ils ne semblent pas plus en danger qu’hier. En revanche, comme hier, ils ont besoin de médiateurs, d’adultes jouant le rôle d’interface entre eux et le monde, de décodeur, et qui sachent également se mettre à distance – mais toujours à portée – pour leur laisser faire certaines expériences. Ce rôle est d’ailleurs souvent demandé par les jeunes.

1. Auteure notamment de l’ouvrage Les loisirs culturels des 6 -14 ans, édition La documentation française, 2004, 432 pages.

photo :Transparent Screen ( yohann aberkane/Flickr/CC)