Images-repères : des outils indispensables

Jamais on n’aura autant parlé d’images et d’éducation. Et pour cause. Jamais non plus n’a existé un tel phénomène : la circulation planétaire exponentielle d’images de toutes époques, sur tous supports et de toutes civilisations. Des images souvent accompagnées d’écrits ou de sons qui pèsent fortement sur leur interprétation. Alors comment se repérer ?

Nous vivons un paradoxe. Il est demandé au système éducatif, non seulement d’enseigner, mais d’éduquer. Parallèlement, chacune et chacun a compris que des connaissances primordiales étaient nécessaires, sous peine d’être vraiment pénalisé(e) dans nos sociétés : lire, écrire, compter… (ce qui se discute en forêt amazonienne où d’autres savoirs, tout aussi respectables, sont indispensables). Si nous poussons plus loin le raisonnement, il est assez étonnant que certains savoirs passent pour superfétatoires, sorte de luxe pour riches.
Le sport, c’est-à-dire l’exercice du corps, est promis à un nécessaire développement. En revanche, l’éducation gustative ou aux senteurs balbutie, en dehors de « semaines du goût ». Pourtant, la sensibilisation dans ce domaine rejoint la lutte de santé publique stratégique contre des consommations irraisonnées martelées par la publicité qui touchent, comme par hasard, les familles modestes. Là aussi, la pluralité s’apprend.
Plus graves sont les menaces qui pèsent, non pas sur la maîtrise de la langue (des langues ?) – absolument nécessaire à l’écrit et à l’oral dans nos sociétés –, mais sur des repères permettant de se placer dans le monde.
À cet égard, l’exercice philosophique, incluant une histoire des religions, se révèle capital pour forger des outils critiques. Les mathématiques, nous le savons, donnent des bases au rationnel et à l’expérimental. On pense. On bouge. On mange et on sent. On parle. Mais où sommes-nous ?
Géographie et vie de notre planète devraient permettre de comprendre les grands enjeux spatiaux et environnementaux.

L’Histoire vient apporter de son côté des connaissances temporelles indispensables. Quelle Histoire ? La seule Histoire qui ait un sens désormais est une Histoire « stratifiée » (elle correspond à nos identités imbriquées).
Elle part du local (nous ne connaissons pas assez l’histoire longue de là où nous vivons), passe par le national (nous vivons dans un pays déterminé), s’ouvre au continental (notre histoire est en interactions constantes avec l’Europe, par exemple) et au planétaire (l’homo sapiens vient d’Afrique et les circulations humaines n’ont jamais cessé).
Ce travail de repères concerne d’au­tres domaines occultés ou presque de l’enseignement : l’écoute et le regard. L’inculture musicale s’avère en effet atterrante. Là encore, c’est d’une histoire longue et planétaire dont nous avons besoin, pas d’absorber de la portée musicale.
Il faut comprendre tous les types de musiques, qui se sont développés sur tous les continents, les évolutions, les influences… Notons qu’il s’agit là pourtant d’un type d’expression universel, concernant tous les humains (ce qui n’est pas le cas de la littérature, par exemple) et devrait donc appartenir aux connaissances universelles.
Repenser la « boussole éducative »
Et puis le regard. Comment imaginer, alors que nous sommes bombardés, pour la première fois dans l’Histoire,
d’images de toutes époques, sur tous supports et de toutes civilisations, que nous n’ayons aucune initiation permettant de les identifier. Il est temps d’imposer partout une « histoire générale de la production visuelle humaine ». Ce n’est ni un leurre ni un gadget. Il s’agit d’une manière décisive de comprendre le monde, structurante pour la formation des citoyens.
Bref, il devient urgentissime de repenser et organiser la « boussole éducative » en fonction de l’évolution profonde de nos classes scolaires, de nos techniques, de l’organisation du monde. Le statut de l’image dépasse là largement son simple rôle illustratif.
Dans le domaine visuel, il importe donc de disposer de repères simples sur les contenus. Les enfants doivent ainsi pouvoir sérier, trier, identifier ce qu’ils regardent. La base de ces repères tient dans le fait de ne pas mélanger les époques, les supports, les civilisations. Une histoire générale de la production visuelle humaine est possible 1 et peut être enseignée aux plus jeunes à travers des exemples concrets (2).
L’histoire des arts, garde-fou
Ensuite, il est essentiel d’appréhender un phénomène singulier : l’invention de l’Art à la Renaissance en Europe, c’est-à-dire le fait de ne plus avoir des objets ou des représentations qui sont à la fois utiles et esthétiques, mais de produire des peintures, sculptures, uniquement pour la délectation esthétique. Cette histoire européenne en est venue à phagocyter au XXe siècle les productions antérieures et des civilisations (comme en Afrique) qui n’avaient absolument aucun rapport.
Le troisième grand axe est la multiplication industrielle des images. Elle commence vers 1850 avec l’ère du papier, se poursuit en 1916-1917 avec l’ère de la projection (le cinéma), puis celle de l’écran à partir des années 1950 (la télévision), enfin le temps du cumul vers 2000 avec Internet et la perpétuation de tous les autres supports.
L’analyse des images (pas leur « lecture », car on ne peut les résumer à un alphabet) passe par trois phases : la description, le contexte, l’interprétation 3. La description s’inspire des outils mis en place par les historiens d’art de longue date. Elle est fondamentale, car souvent une description minutieuse alerte sur des aspects insoupçonnés. Le contexte s’inspire du travail des historiens. C’est ce travail qui constitue un garde-fou précieux contre toutes les formes d’élucubrations anachroniques : travail sur les conditions de création et de diffusion, sur les réceptions premières et les réceptions postérieures.
Enfin, l’interprétation devrait s’organiser entre un temps de synthèse des éléments rassemblés dans la description et le contexte, et un autre où des hypothèses plus personnelles peuvent être émises. Mais, avant toute chose, il faudra choisir ce qu’on étudie (son objet ou son corpus d’objets) et les axes prioritaires de recherches, car, répétons-le, rien ne peut épuiser le sens d’une image et un corpus incomplet (des journaux au hasard, par exemple…) décrédibilise tout le château de cartes de l’analyse.
Les images-outils modifient indéniablement la façon d’enseigner. Surtout, le bombardement indifférencié des images est un sujet prioritaire d’étude, autant que lire, écrire ou compter.
Outre les méthodes d’analyse, il repose sur la compréhension d’un temps long avec ses différentes phases. Nul doute qu’il faille dépasser le stade de l’histoire des « arts ».
Laurent Gervereau,président de l’Institut des images

L’Institut des Images rassemble des chercheurs du monde entier spécialisés dans le décryptage de tous les types de représentations.
Retrouvez l’intégralité de l’article sur www.decryptimages.net, site de référence du décryptage des images, lancé conjointement par la Ligue de l’enseignement et l’Institut des images.
1. Laurent Gervereau, Images, une histoire mondiale, Paris, Nouveau monde/CNDP, 2008. Voir aussi : Laurent Gervereau (dir.), Dictionnaire mondial des images, Paris, Nouveau monde, 2010.
2. Voir « 10 images qui ont changé le monde » sur www.decryptimages.net.
3. Laurent Gervereau, Voir, comprendre, analyser les images, Paris, La Découverte, 2004-2009 (5e édition) et pour les enfants : Cabu, Laurent Gervereau, Le Monde des images. Comprendre les images pour ne pas se faire manipuler, Paris, Robert Laffont, 2004.