[Interview] Axelle Lemaire, "la République Numérique"

Secrétaire d’Etat chargée du Numérique, vous œuvrez au sein du Ministère de l’Economie. Votre action semble pourtant largement dépasser le sujet de la French Tech et de l’économie digitale. Vous parlez même de « République Numérique » : de quoi s’agit-il ?

Mon action est en effet globale : je la pense à l’image même de la transition numérique de nos sociétés, qui est chaque jour un peu plus à l’œuvre. C’est donc notre République, ses territoires, ses fondements, et ses valeurs qu’il s’agit d’hisser au rang des pays prescripteurs en matière de numérique !
Ainsi, la République que je conçois est une République numérique, pour tous et par tous. Des services publics dématérialisés aux infrastructures de très haut débit en passant par l’aide aux jeunes pousses innovantes : je travaille à faire émerger le numérique pour qu’il irrigue chaque activité de notre société et soit une chance pour chaque citoyen.
Ni le parcours, ni le lieu de vie, ni les moyens financiers, ni les conditions physiques, ne doivent être des obstacles à l’accès de chaque citoyen au numérique en France. Et en cela le numérique porte en lui-même une chance formidable pour collaborer autour de biens communs, pour créer et soutenir des communautés, pour abolir les frontières. Sa portée est illimitée, il intensifie le progrès tout en jetant les bases d’un futur qu’il est difficile de prévoir, tant l’imagination de tous accélère l’innovation.
Nos créateurs de startups, nos électriciens, nos infographistes, nos chercheurs, nos enseignants, nos développeurs, nos artistes, nos ingénieurs, nos médecins…nous sommes tous citoyens de droit et contributeurs de fait de cette République Numérique.
La République Numérique c’est donc tout cela, désormais traduit en actes, dans un plan présenté le 18 juin dernier par le Premier Ministre. Il est articulé autour de 4 principes : la liberté d’innover, l’égalité des droits, la fraternité (le numérique pour tous), et enfin l’exemplarité (la transformation numérique de l’Etat).

De l’émergence de nouvelles solutions participatives à l’avènement d’une société de surveillance généralisée par le traitement des « big data » (du fait des acteurs politiques comme économiques), la révolution numérique suscite à la fois espoirs et craintes pour notre démocratie. Quel regard portez-vous sur cette question, et quelles sont vos priorités en la matière ?

Il est certain que le numérique et l’avènement de la société nouvelle qu’il introduit par ses usages porte en lui des incertitudes et des fantasmes. Nous vivons les débuts de l’ère de la donnée et de l’information et celle-ci exige savoirs, technicité et expertise. Dans ce contexte, des dérives peuvent facilement naître.
Mais je pense, et c’est mon regard, qu’il est nécessaire de demeurer lucide, pragmatique et sécurisant. C’est ainsi que l’on garantira la confiance des usagers. Le numérique est une chance, et je la saisis. Mais je crois aussi et je milite activement pour le respect de l’Etat de droit, pour le respect par les plateformes de principes de loyauté, et pour la redistribution de la valeur ajoutée que chacun a contribué à créer.
Ce sont mes priorités et je crois beaucoup au rôle que peut et doit jouer l’Union Européenne en mettant en œuvre un marché numérique européen qui garantisse à chacun le respect de sa vie privée, l’intégrité de ses données personnelles, la sérénité de ses usages numériques (sécurité des paiements en ligne, neutralité de ses fournisseurs d’accès à internet). La confiance est ainsi l’impérieux mot d’ordre de la feuille de route que la Commission européenne a présenté au printemps, détaillant les actions de cette construction du marché unique connecté.

En Février 2015, le Président annonçait la création d’une « Grande Ecole du Numérique ». Une mission de préfiguration a aujourd’hui rendu son rapport sur ce réseau de formations labellisées. Pour les jeunes et nos territoires, que sera cette « Grande Ecole » ?

Tout d’abord, je tiens à remercier vivement la Ligue qui a contribué avec enthousiasme aux travaux de cette mission, lui apportant son expertise et permettant même aux jeunes que vous formez de s’exprimer et de donner leurs visions de cette Grande Ecole du Numérique.
Premièrement, parce que ce sont les jeunes et leurs futurs qui ont guidé le projet de création de cette Grande Ecole du Numérique. Elle sera un réseau de formations préparant à un métier du numérique. Elle intégrera en priorité les plus fragiles et éloignés du numérique : les jeunes défavorisés, les jeunes femmes ou encore les demandeurs d’emploi.
Ensuite, la Grande Ecole du Numérique, à l’image de la Ligue, bénéficiera d’une forte implantation locale de manière à ce que chaque territoire puisse héberger une formation, appelée « fabrique du numérique », laquelle fertilisera et drainera un écosystème entier des entreprises partenaires aux fablabs qui verront le jour dans le sillon de la Grande Ecole !
Le calendrier est clair : les premières formations seront labellisées d’ici fin octobre. Compte-tenu de l’importance du projet, une communication d’ampleur est prévue pour la rentrée de septembre. Elle est la condition sine qua non à la publicisation des formations auprès des jeunes ! En septembre, le rapport de la mission sera donc remis et… je ne peux vous en dire plus mais il me semble que des événements spéciaux et innovants sont prévus…

Nos réseaux d’éducation populaire sont mobilisés pour aider chaque citoyen à décrypter, comprendre, agir et trouver sa place dans une société devenue numérique. Comment percevez-vous leur action ? Comment cherchez-vous à les associer à vos travaux ?

Les réseaux de la Ligue sont aussi précieux que riches pour la France. Votre histoire est fascinante, vos combats comptent parmi les plus désintéressés, les plus humains et les plus essentiels.
En dépit des contraintes, La Ligue demeure guidée par la fraternité - ce troisième membre de notre célèbre triptyque, difficile à incarner, galvaudée il est vrai…C’est cette fraternité, l’héritage de notre histoire républicaine, l’essence même de notre République que j’associé à mes travaux : au frontispice de la French Tech et son internationalisation, en filigrane de chaque paragraphe de mon projet de loi, en étendard de la Grande Ecole du Numérique, en égérie des concertations européennes… la fraternité est ma saine obsession !
Au-delà des valeurs que nous partageons, je crois que les réseaux de la Ligue contribueront au succès de certains projets précis que je porte, et je pense en particulier à la Grande Ecole du Numérique bien sûr, mais aussi au réseau national de la médiation numérique que je lancerai à la rentrée prochaine ou encore aux initiatives de sensibilisation et d’apprentissage du code, cette grammaire du 21e siècle.

Propos recueillis par Christine Menzaghi