Aux entretiens de l’info : les medias et les chiffres

Les chiffres sont partout. Constat unanime des participants aux Entretiens de l’information 2016 organisés le 2 mai en partenariat avec l’Institut pour le développement de l’information économique et sociale (Idies) et l’Institut Pratique du Journalisme Paris Dauphine (IPJ)...

Le public en est abreuvé par les médias. Mais ces chiffres ont ils tous la même valeur ? Quel rôle jouent-ils dans l’information des citoyens ? Que peuvent en faire journalistes et médias menacés d’être submergés par ces données Pierre Ganz (ODI) nous propose une quintessence des débats.

Le médiateur de France 2, Nicolas Jacobs, a compté par exemple dans un seul journal télévisé 48 données chiffrées significatives dans 17 sujets différents, soit un chiffre toutes les 50 secondes ! Ils sont dans la relation des faits économiques, mais aussi dans les sujets politiques, dans l’information générale, dans le sport… Comme si il n’y avait pas de « bonne » information sans données chiffrées, sans moyenne, sans pourcentage, sans comparaison, agrémentées de plus en plus de tableaux, de courbes, de dessins visant à rendre digestes ces abstractions. Reflets d’une société devenue « société de quantification », où les pouvoirs fabriquent des chiffres qui leur tiennent lieu de discours. Ils créent ainsi « un véritable effet d’aveuglement » qui vise à calmer la curiosité des journalistes sur un sujet en leur fournissant des données prémâchées d’où découlent sujets, angles et analyses que le manque de temps, de compétence ou de curiosité des journalistes imposent dans l’actualité.
Pour le public, le chiffre est une vérité, il porte en lui honnêteté, rigueur, « objectivité ». Philippe Frémeaux, d’Alternatives Economiques met ainsi en garde contre l’utilisation en économie de l’outil mathématique qui « installe l’idée qu’elle serait une sciences exacte comme la physique » alors qu’elle comporte une forte dimension politique et sociale. Mais cette perception du chiffre comme vérité dépasse l’économie, et une erreur sur un chiffre est perçue quel que soit le sujet comme un mensonge délibéré, voire une manipulation constate le Nicolas Jacobs.
L’extrême rigueur est donc de mise pour citer un chiffre. Or un chiffre en lui-même n’a pas de sens, et Jean-Marc Four, directeur de la rédaction de France Inter, a proposé trois règles de prudence : identifier la source du chiffre et vérifier sa fiabilité, replacer un chiffre seul dans une série plus longue, vérifier sa pertinence auprès de confrères connaissant bien les questions qu’il mesure. Il existe en effet des chiffres absurdes, qu’un journaliste spécialisé sur le champ concerné devrait être capable d’écarter d’emblée. Encore faut il que les journalistes qui suivent un domaine soient sollicités par leurs confrères « généralistes » quand un chiffre survient dans l’actualité…. Il faut aussi, a insisté Béatrice Beaufils, maitre de conférence en psychologie et membre de l’association Pénombre, chercher à savoir « comment la donnée a été produite » selon quelle méthode et pour quel objectif.
Du sondage au data journalisme
Il a été bien sûr question des sondages dans l’intervention de Roland Cayrol, du Cevipof et de Sciences Politiques Paris, et de leur « marge d’erreur ». Comme « la plupart du temps les évolutions [d’intention de vote, de popularité etc.] se situent dans la marge d’erreur » les analyses et significations des sondages d’opinion semaine après semaine y perdent en force voire en intérêt. Surtout quand on «prend la partie pour le tout, confondant les répondants et les français dans la présentation des chiffres, particulièrement dans les titres » a ajouté malicieusement le politologue.
Qui dit chiffre aujourd’hui dans les médias dit aussi « fact checking », décodage et autres rubriques dédiées à la vérification. Ici, deux écoles se sont affrontées. Les « anciens » y voient une mode qui passera, craignent que cette contestation des chiffres nourrisse le débat « les médias sont pourris », et dénoncent une « arrogance » des équipes qui publient ces vérifications et parfois « manquent de connaissance sur les données qu’ils traitent« . Les « modernes » soulignent que ces rubriques ne se limitent pas à travailler sur des chiffres mais traitent d’autres données. Ils les voient surtout comme une réponse à une certaine « insuffisance d’une partie de la profession » selon Samuel Laurent du Monde, qui refuse que n’être que le « transmetteur de parole des uns et des autres », ou comme l’a dit Cédric Mathiot de Libération de se satisfaire « davantage d’une expertise sur les appareils politiques que sur les questions de fond« .
Le data journalisme, illustré par les récents Panama Papers, commence à être enseigné. C’est ce que propose par exemple l’Institut Pratique du Journalisme, coorganisateur de ces Entretiens de l’Information, qui a constaté que les diplômés en économie ou en sciences sont peu nombreux parmi ses étudiants alors que les rédactions demandent des journalistes sachant travailler sur les chiffres. Dans une approche pluridisciplinaire, les futurs journalistes sont sensibilisés au raisonnement logique, aux outils informatiques, et aux techniques auxquelles les mathématiciens font attention. Cette option se prolonge par des séminaires qui regroupent étudiants en journalisme et étudiants en mathématique, qui, ensemble, extraient des éléments de données chiffrées pour présenter une hypothèse journalistique, qui doit ensuite être corroborée par une enquête de terrain.
Journalisme et statistique facteurs de la démocratie
C’est vrai, « les médias ont aussi mission de produire des chiffres », reconnaît Philippe Onillon, le directeur France de l’AFP, qui cite la banque de données de cette agence sur les attentats en Syrie et en Irak. Les données chiffrées peuvent être utiles pour donner une idée de la réalité. Elles apportent des précisions, permettent d’attirer l’attention des citoyens sur des problèmes. Mais un bon journaliste ne devrait pas s’en tenir aux chiffres présentés comme argument d’autorité sous couvert d’objectivation de la pensée. « Ils ne peuvent remplacer ni le débat politique ni la réflexion » a dit Guy Bernière, ancien chef des services Économie et Social de l’AFP qui se demande si « les données chiffrées servent la démocratie ou exacerbent les clivages et les confrontations » et voit dans leur « omniprésence dans la vie publique, et, partant, dans l’information, le signe d’une « faiblesse politique »
La conclusion est revenue à Guillaume Mordant, chef du département information de l’Insee, qui a expliqué que les « statisticiens se considèrent comme un des éléments constitutifs et un rempart de la démocratie ». La déontologie internationale de la statistique pose comme principes fondamentaux la transparence, l’égalité d’accès aux données, l’objectivité dans leur présentation, le refus d’en masquer ou d’en retenir une partie, enfin leur mise en perspective tant une donnée peut être mal comprise. Et Guillaume Mordant d’insister sur les convergences éthiques nécessaires entre les statisticiens et les journalistes.

Pierre Ganz (Odi).